A moins d'être dans le secret des dieux, il est difficile d'établir une prospective solide alors qu'une seconde manche peut débuter à la moindre étincelle et remettre en cause toutes les conjectures. On peut néanmoins, en se référant aux annales politiques libanaises, trouver des récurrences et explorer les conséquences à court ou moyen terme de ce qu'il conviendrait d'appeler une « crise armée » (puisqu'elle a dépassé le stade de la crise froide sans toutefois franchir le seuil de la guerre civile).
Une nouvelle donne politique est sur le point de voir le jour au Liban, conduite par de nouvelles forces qui existent déjà, mais sont en cours de modelage, si bien que nul n'en connaît encore la forme définitive. A commencer par le premier instrument de l'Etat, l'armée nationale, qui a été appelée à la rescousse alors que le gouvernement acculé ne savait plus par quel bout prendre le problème et surtout, comment sortir de ce pétrin la tête haute. L'armée n'a pas réagi militairement mais a servi de médiatrice entre les belligérants. Son rôle dans la sortie de crise a été parfaitement politique puisque sur le terrain, celle-ci a remarquablement brillé par son inaction, et ne s'est pas plus interposée que ne l'a fait la FINUL depuis sa mise en place en 78. L'armée n'a voulu ni neutraliser les miliciens de l'opposition ni ceux de la majorité. Sans doute souhaitait-elle éviter de semer des divisions au sein de ses troupes et prendre le risque d'affronter une opposition bien plus puissamment armée que ses soldats.
Elle n'a pas non plus empêché les saccages, pas plus qu'elle n'a assuré la protection des civils pris entre deux feux. Elle s'est contentée d'arriver sur place, un peu tardivement, de servir de tampon, d'observer et de prendre le contrôle des points stratégiques que l'opposition voulait bien lui remettre, en attendant qu'un accord soit trouvé au sommet entre les acteurs de la discorde et le commandant de l'armée, le général Michel Sleimane. Ce dernier en sort glorifié, salué comme l'homme de la situation, une figure plus providentielle (et présidentielle) que jamais. Il peut remercier l'opposition pour cela. La sollicitation fréquente de l'arbitrage de l'armée, et son rôle majeur dans l'accalmie fragile qui règne en ce moment, vont aussi avoir des effets sur la stature et les compétences de cette institution à l'avenir. Saluée pour sa relative efficacité, l'armée est aussi sujette à de vives critiques émanant de la majorité. Celle-ci lui reproche bien entendu son apathie face aux éléments armés de l'opposition. Une neutralité honorable qui n'est certes pas totalement désintéressée.
Les récents événements, leur résolution et leurs conséquences politiques ne sont pas sans rappeler la crise de 1958 au Liban, considérée comme le prélude à la longue guerre civile qui déchira le pays de 1975 à 90. Rien ne se perd, rien ne se créé...tout se répète, au Liban plus qu'ailleurs, à en laisser interdit l'observateur le plus averti.
Dans la décennie 1950, le Liban se cherche encore. Le jeune Etat indépendant doit composer avec une mosaïque confessionnelle pénétrée par des courants politiques divers et antagonistes, au plus fort d'une époque charnière marquée par les soubresauts de la décolonisation du Tiers-monde, l'apparition de mouvements panarabes et la bipolarisation mondiale Est/Ouest.
Le Liban est sommé de choisir entre l'arabisme (qui se distancie autant du communisme que du libéralisme) et l'impérialisme occidental, sans entrevoir la moindre possibilité d'un entre-deux stabilisateur. Le Liban n'est pas au bout de ses peines et il ne le sait pas encore. le pays est traversé par deux mouvances, l'une dite « pro-occidentale », l'autre « pro-arabe » Le deuxième président du Liban indépendant, Camille Chamoun, doit faire face à une réelle tentative de coup d'Etat. Son gouvernement est coupable de favoriser les chrétiens au détriment des musulmans, et trahison suprême, de maintenir des relations diplomatiques avec des puissances parties en croisade contre le frère égyptien lors de la crise de Suez (la France et le Royaume unie). Son gouvernement n'est pas seulement coupable de s'être rallié au camp occidental, il a surtout méprisé l'existence et les exigences du nouveau grand Liban paritaire, les revendications politico-sociales de son versant arabiste et musulman à la démographie galopante. Comparé aux phares du panarabisme que sont l'Egypte et la Syrie, le Liban fait figure de cinquième roue du carrosse. Il est le petit frère chétif, hésitant ou lâche, qui festoie tandis que les autres se battent bec et ongles contre le sionisme, l'impérialisme occidental et ses soutiens arabes. Ainsi le Liban est-il privé de la fièvre et des grandes compulsions arabistes et indépendantistes de son voisinage, alors même que parmi les plus grands théoriciens, intellectuels et artistes de la « Nahda », on trouve des militants originaires du pays des cèdres. Le Liban est isolé entre une Egypte nassérienne qui forme avec la Syrie une utopique et éphémère « République arabe unie » (RAU) avec laquelle le président Camille Chamoun refuse de fusionner dès le départ. Ce refus souligne déjà les divergences idéologiques opposant les milieux intellectuels chrétiens de Syrie et les chrétiens du Liban, lesquels ne donnent pas invariablement à l'arabisme le même sens ou la même direction. Les uns sont davantage régionalistes, les autres sont clanistes et nationalistes (voire localistes). Les chrétiens libanais montrent qu'ils ont malgré tout gardé une certaine nostalgie du caïmacanat et restent fortement attachés à leur tradition féodale.
La comparaison des crises et guerres du Liban révèle des caractéristiques et facteurs inchangés: répartition confessionnelle et arbitraire du pouvoir selon le principe-oxymore d'une "démocratie consensuelle", un système sensé tenir compte des disparités (et projections) démographiques-confessionnelles (fluctuantes et dont le recensement n'a pas été mis à jour depuis plus de 60 ans), difficultés économiques et sociales accrues ayant toujours pour principal risque de dévier vers un conflit identitaire et religieux, même lorsque ces aspects ne sont pas à la base des revendications émises.
En mai 1958, il existe donc une opposition entre la souche musulmane et pro-arabe qui se sent lésée politiquement et un gouvernement « christianocentré » et pro-occidental à qui l'on reproche entre autres le limogeage de ses ministres pro-arabes, la fraude des élections parlementaires de 57, et une volonté d'imposer une culture, un modèle dominant exporté et impérialiste au mépris de la solidarité naturelle arabe et de la prégnance musulmane. En Mai 2008, on a aussi un conflit entre un pôle de contestation (qu'une facilité de langage qualifie « d'anti-occidental » bien que de nombreux chrétiens et musulmans de l'opposition ne rejettent pas le mode de vie et la culture occidentale) et une majorité anti-syrienne soutenue par les américains, accusée de faire le jeu des israéliens et d'entraver « la Résistance dans sa lutte contre l'ennemi sioniste » en s'en prenant aux infrastructures et armes du Hezbollah. A ceci près que les blocs ennemis ne sont, cette fois, absolument pas homogènes d'un point de vue strictement confessionnel. Il y a dans l'opposition pour l'essentiel des chiites, suivis des chrétiens et d'une poignée de druzes tandis que la majorité anti-syrienne est composée de sunnites, de chrétiens et de druzes. Les revendications politiques s'appuient de plus en plus sur une crise économique qui fait fi des clivages religieux et contribue à l'exacerbation du contentieux politique initial.
1958 est une année de grandes violences : les attentats à la bombe et les assassinats précèdent de vastes manifestations de rue organisées par les opposants au pouvoir, des guérillas éclatent dans la montagne entre loyalistes et insurgés. Le mois de mai 2008 vient également de connaître d' âpres affrontement entre miliciens qui se superposent quasi simultanément aux mouvements syndicaux et « contre la vie chère ». Il n'y a pas d'attentats, mais le climat reste délétère avec de vifs relents d'anarchie. Le conflit s'est également invité jusque dans la montagne druze. En 1958 comme en 2008, on peut parler de prémisses de guerre civile bien que cela s'applique davantage à la crise de 58 du fait de sa plus grande ampleur et durée. Camille Chamoun, le président pro-occidental, ne doit alors son salut qu'au débarquement de 14000 militaires américains venus épauler le parti des Kataeb dans leur contre-révolution.
Cette victoire militaire temporaire n'est en fait que le début de la fin de son gouvernement. Le seul et véritable gagnant de la crise est précisément le commandant de l'armée de l'époque, le maronite Fouad Chehab. Les musulmans lui sauront gré de ne pas avoir mêlé ses hommes au conflit tout en maintenant un contrôle rigoureux des principales structures de l'Etat (aéroport, ministères, Sérail).
L'intervention militaire étrangère ne parvient pourtant pas à calmer les tensions et le climat d'instabilité. Bien au contraire. Chamoun est plus impopulaire que jamais et finit par démissionner. Quant au commandant de l'armée, Fouad Chehab, il récolte les fruits de son impartialité et de sa modération tout au long du conflit. C'est naturellement qu'il est choisi pour remplacer Chamoun et la guerre civile est désamorcée in extrémis par ce candidat de consensus.
Aujourd'hui, la même dynamique se dessine, même si les acteurs sont différents et que de nombreux hommes politiques libanais ont depuis changé leur fusil d'épaule. Les Libanais dans leur ensemble ne voient pas forcément d'un mauvais ½il la cordialité des relations entre le général Sleimane et l'opposition. A leurs yeux, la priorité doit être donnée au calme, à l'entente et à la sécurité nationale. Le gouvernement de Fouad Sinora a commis une monumentale erreur en prenant deux décisions, en principe légitimes mais irréalisables sur le terrain et qui ont été révoquées par l'armée. Peut-être le gouvernement a t-il demandé à l'armée de geler officiellement ces mesures à sa place, en toute "indépendance", afin de ne pas être contraint de le faire lui-même et de s'en trouver encore plus fortement humilié.
Quoi qu'il en soit, le gouvernement libanais se retrouve au point de départ, et l'on peut même parler de régression puisqu'il voit son autorité et sa crédibilité gravement réduites. Il ne s'attendait probablement pas à une réaction aussi musclée de la part de l'opposition qui a trouvé dans cette provocation un prétexte pour bondir et lui mettre un couteau sous la gorge. Le gouvernement prétend aujourd'hui être revenu sur ses décisions pour éviter que l'unité nationale ne soit sacrifiée. Il tente de sauver la face mais il sait, et les Libanais savent, qu'il n'avait de toute manière aucune autre porte de sortie. Les druzes comptent parmi les grands perdants de ce bras de fer. Leur chef, Walid Joumblatt a lui aussi dû reculer, et son principal rival druze, Talal Arslane (dans l'opposition) en sort de facto renforcé. La communauté druze (5% de la population totale) risque de payer cher le prix de ces divisions intestines. La reculade du cabinet Siniora-Hariri le fait entrer dans une nouvelle phase où il n'est plus en position d'exiger et de renchérir et ne peut donc que plier, s'arc-bouter jusqu'à crouler sur lui-même. La phase de déclin a été enclenchée. Malgré leur soutien verbal au tandem Siniora-Hariri, les Etats-Unis et l'Arabie Saoudite savent que ce gouvernement est à l'agonie et que rien ne peut plus garantir sa survie. En 58, malgré l'intervention massive des Etats-Unis, le mouvement d'opposition avait obtenu gain de cause. Rien ne semble pouvoir aller à contre-courant de la volonté d'un nombre de plus en plus grandissant de déçus de la "révolution du 14 mars" qui viendront encore gonfler les rangs de l'opposition.
Outre le Hezbollah, les grands gagnants potentiels d'une hypothétique chute du cabinet Siniora et de la constitution d'un nouveau gouvernement basé sur le "document d'entente" signé entre Michel Aoun et Hassan Nasrallah, sont les Libanais chrétiens de tous bords politiques. Leur principal intérêt n'est pas de faire triompher un modèle politique et social qui n'a pour tout projet qu'un oppositionnisme primaire à la Syrie, mais de retrouver en amont un leadership qui passe par la présence à la tête de l'Etat d'un président maronite fort qui revaloriserait la fonction et qui serait apte au compromis, au « chehabisme ».Un président dont le pouvoir et la marge de man½uvre seraient confortés par le soutien massif de l'incontournable composante chiite. Mais surtout, un nouveau gouvernement fondé sur un engagement mutuel qui assure la sécurité et la paix durable pour les Libanais, principalement chrétiens. Ces derniers ont toujours craint pour leur existence et leurs droits. La majorité a su capitaliser dessus, jouant à outrance la peur concernant l'essor d'un islamisme chiite à leur détriment. Cette perspective d'un réel renouveau chrétien, la dilution des vieillissants Kataeb dépourvus de leaders charismatiques et autres partis chrétiens du Kornet Chehwane au sein de la coalition dominée par le Mouvement du Futur, les en prive pour l'instant.
Chady H.A



