LIBAN: L'AVENIR C'EST DU PASSE EN PREPARATION

LIBAN: L'AVENIR C'EST DU PASSE EN PREPARATION
Le chaudron libanais connaît un attiédissement depuis le début de la semaine. Une trêve fragile que l'armée, les principaux acteurs politiques locaux et la ligue arabe essayeront de tenir tant bien que mal. Le pays est loin d'être sorti d'affaire. Il serait sans doute prématuré de dresser le bilan de cette subreptice escalade de violence qui a secoué les principales villes libanaises. « Bilan », anagramme un rien caustique de « Liban ». Mot qui semble avoir été spécialement inventé pour ce pays qui peine à sortir la tête de ses cahiers de comptes poussiéreux, à éponger son abyssal endettement extérieur et son déficit budgétaire, à lutter contre un chômage et une émigration massifs qui le vident de ses forces vives, à la faveur de tensions chroniques et d'une instabilité politique persistante.

A moins d'être dans le secret des dieux, il est difficile d'établir une prospective solide alors qu'une seconde manche peut débuter à la moindre étincelle et remettre en cause toutes les conjectures. On peut néanmoins, en se référant aux annales politiques libanaises, trouver des récurrences et explorer les conséquences à court ou moyen terme de ce qu'il conviendrait d'appeler une « crise armée » (puisqu'elle a dépassé le stade de la crise froide sans toutefois franchir le seuil de la guerre civile).
Une nouvelle donne politique est sur le point de voir le jour au Liban, conduite par de nouvelles forces qui existent déjà, mais sont en cours de modelage, si bien que nul n'en connaît encore la forme définitive. A commencer par le premier instrument de l'Etat, l'armée nationale, qui a été appelée à la rescousse alors que le gouvernement acculé ne savait plus par quel bout prendre le problème et surtout, comment sortir de ce pétrin la tête haute. L'armée n'a pas réagi militairement mais a servi de médiatrice entre les belligérants. Son rôle dans la sortie de crise a été parfaitement politique puisque sur le terrain, celle-ci a remarquablement brillé par son inaction, et ne s'est pas plus interposée que ne l'a fait la FINUL depuis sa mise en place en 78. L'armée n'a voulu ni neutraliser les miliciens de l'opposition ni ceux de la majorité. Sans doute souhaitait-elle éviter de semer des divisions au sein de ses troupes et prendre le risque d'affronter une opposition bien plus puissamment armée que ses soldats.
Elle n'a pas non plus empêché les saccages, pas plus qu'elle n'a assuré la protection des civils pris entre deux feux. Elle s'est contentée d'arriver sur place, un peu tardivement, de servir de tampon, d'observer et de prendre le contrôle des points stratégiques que l'opposition voulait bien lui remettre, en attendant qu'un accord soit trouvé au sommet entre les acteurs de la discorde et le commandant de l'armée, le général Michel Sleimane. Ce dernier en sort glorifié, salué comme l'homme de la situation, une figure plus providentielle (et présidentielle) que jamais. Il peut remercier l'opposition pour cela. La sollicitation fréquente de l'arbitrage de l'armée, et son rôle majeur dans l'accalmie fragile qui règne en ce moment, vont aussi avoir des effets sur la stature et les compétences de cette institution à l'avenir. Saluée pour sa relative efficacité, l'armée est aussi sujette à de vives critiques émanant de la majorité. Celle-ci lui reproche bien entendu son apathie face aux éléments armés de l'opposition. Une neutralité honorable qui n'est certes pas totalement désintéressée.

Les récents événements, leur résolution et leurs conséquences politiques ne sont pas sans rappeler la crise de 1958 au Liban, considérée comme le prélude à la longue guerre civile qui déchira le pays de 1975 à 90. Rien ne se perd, rien ne se créé...tout se répète, au Liban plus qu'ailleurs, à en laisser interdit l'observateur le plus averti.
Dans la décennie 1950, le Liban se cherche encore. Le jeune Etat indépendant doit composer avec une mosaïque confessionnelle pénétrée par des courants politiques divers et antagonistes, au plus fort d'une époque charnière marquée par les soubresauts de la décolonisation du Tiers-monde, l'apparition de mouvements panarabes et la bipolarisation mondiale Est/Ouest.
Le Liban est sommé de choisir entre l'arabisme (qui se distancie autant du communisme que du libéralisme) et l'impérialisme occidental, sans entrevoir la moindre possibilité d'un entre-deux stabilisateur. Le Liban n'est pas au bout de ses peines et il ne le sait pas encore. le pays est traversé par deux mouvances, l'une dite « pro-occidentale », l'autre « pro-arabe » Le deuxième président du Liban indépendant, Camille Chamoun, doit faire face à une réelle tentative de coup d'Etat. Son gouvernement est coupable de favoriser les chrétiens au détriment des musulmans, et trahison suprême, de maintenir des relations diplomatiques avec des puissances parties en croisade contre le frère égyptien lors de la crise de Suez (la France et le Royaume unie). Son gouvernement n'est pas seulement coupable de s'être rallié au camp occidental, il a surtout méprisé l'existence et les exigences du nouveau grand Liban paritaire, les revendications politico-sociales de son versant arabiste et musulman à la démographie galopante. Comparé aux phares du panarabisme que sont l'Egypte et la Syrie, le Liban fait figure de cinquième roue du carrosse. Il est le petit frère chétif, hésitant ou lâche, qui festoie tandis que les autres se battent bec et ongles contre le sionisme, l'impérialisme occidental et ses soutiens arabes. Ainsi le Liban est-il privé de la fièvre et des grandes compulsions arabistes et indépendantistes de son voisinage, alors même que parmi les plus grands théoriciens, intellectuels et artistes de la « Nahda », on trouve des militants originaires du pays des cèdres. Le Liban est isolé entre une Egypte nassérienne qui forme avec la Syrie une utopique et éphémère « République arabe unie » (RAU) avec laquelle le président Camille Chamoun refuse de fusionner dès le départ. Ce refus souligne déjà les divergences idéologiques opposant les milieux intellectuels chrétiens de Syrie et les chrétiens du Liban, lesquels ne donnent pas invariablement à l'arabisme le même sens ou la même direction. Les uns sont davantage régionalistes, les autres sont clanistes et nationalistes (voire localistes). Les chrétiens libanais montrent qu'ils ont malgré tout gardé une certaine nostalgie du caïmacanat et restent fortement attachés à leur tradition féodale.

La comparaison des crises et guerres du Liban révèle des caractéristiques et facteurs inchangés: répartition confessionnelle et arbitraire du pouvoir selon le principe-oxymore d'une "démocratie consensuelle", un système sensé tenir compte des disparités (et projections) démographiques-confessionnelles (fluctuantes et dont le recensement n'a pas été mis à jour depuis plus de 60 ans), difficultés économiques et sociales accrues ayant toujours pour principal risque de dévier vers un conflit identitaire et religieux, même lorsque ces aspects ne sont pas à la base des revendications émises.
En mai 1958, il existe donc une opposition entre la souche musulmane et pro-arabe qui se sent lésée politiquement et un gouvernement « christianocentré » et pro-occidental à qui l'on reproche entre autres le limogeage de ses ministres pro-arabes, la fraude des élections parlementaires de 57, et une volonté d'imposer une culture, un modèle dominant exporté et impérialiste au mépris de la solidarité naturelle arabe et de la prégnance musulmane. En Mai 2008, on a aussi un conflit entre un pôle de contestation (qu'une facilité de langage qualifie « d'anti-occidental » bien que de nombreux chrétiens et musulmans de l'opposition ne rejettent pas le mode de vie et la culture occidentale) et une majorité anti-syrienne soutenue par les américains, accusée de faire le jeu des israéliens et d'entraver « la Résistance dans sa lutte contre l'ennemi sioniste » en s'en prenant aux infrastructures et armes du Hezbollah. A ceci près que les blocs ennemis ne sont, cette fois, absolument pas homogènes d'un point de vue strictement confessionnel. Il y a dans l'opposition pour l'essentiel des chiites, suivis des chrétiens et d'une poignée de druzes tandis que la majorité anti-syrienne est composée de sunnites, de chrétiens et de druzes. Les revendications politiques s'appuient de plus en plus sur une crise économique qui fait fi des clivages religieux et contribue à l'exacerbation du contentieux politique initial.
1958 est une année de grandes violences : les attentats à la bombe et les assassinats précèdent de vastes manifestations de rue organisées par les opposants au pouvoir, des guérillas éclatent dans la montagne entre loyalistes et insurgés. Le mois de mai 2008 vient également de connaître d' âpres affrontement entre miliciens qui se superposent quasi simultanément aux mouvements syndicaux et « contre la vie chère ». Il n'y a pas d'attentats, mais le climat reste délétère avec de vifs relents d'anarchie. Le conflit s'est également invité jusque dans la montagne druze. En 1958 comme en 2008, on peut parler de prémisses de guerre civile bien que cela s'applique davantage à la crise de 58 du fait de sa plus grande ampleur et durée. Camille Chamoun, le président pro-occidental, ne doit alors son salut qu'au débarquement de 14000 militaires américains venus épauler le parti des Kataeb dans leur contre-révolution.
Cette victoire militaire temporaire n'est en fait que le début de la fin de son gouvernement. Le seul et véritable gagnant de la crise est précisément le commandant de l'armée de l'époque, le maronite Fouad Chehab. Les musulmans lui sauront gré de ne pas avoir mêlé ses hommes au conflit tout en maintenant un contrôle rigoureux des principales structures de l'Etat (aéroport, ministères, Sérail).
L'intervention militaire étrangère ne parvient pourtant pas à calmer les tensions et le climat d'instabilité. Bien au contraire. Chamoun est plus impopulaire que jamais et finit par démissionner. Quant au commandant de l'armée, Fouad Chehab, il récolte les fruits de son impartialité et de sa modération tout au long du conflit. C'est naturellement qu'il est choisi pour remplacer Chamoun et la guerre civile est désamorcée in extrémis par ce candidat de consensus.
Aujourd'hui, la même dynamique se dessine, même si les acteurs sont différents et que de nombreux hommes politiques libanais ont depuis changé leur fusil d'épaule. Les Libanais dans leur ensemble ne voient pas forcément d'un mauvais ½il la cordialité des relations entre le général Sleimane et l'opposition. A leurs yeux, la priorité doit être donnée au calme, à l'entente et à la sécurité nationale. Le gouvernement de Fouad Sinora a commis une monumentale erreur en prenant deux décisions, en principe légitimes mais irréalisables sur le terrain et qui ont été révoquées par l'armée. Peut-être le gouvernement a t-il demandé à l'armée de geler officiellement ces mesures à sa place, en toute "indépendance", afin de ne pas être contraint de le faire lui-même et de s'en trouver encore plus fortement humilié.
Quoi qu'il en soit, le gouvernement libanais se retrouve au point de départ, et l'on peut même parler de régression puisqu'il voit son autorité et sa crédibilité gravement réduites. Il ne s'attendait probablement pas à une réaction aussi musclée de la part de l'opposition qui a trouvé dans cette provocation un prétexte pour bondir et lui mettre un couteau sous la gorge. Le gouvernement prétend aujourd'hui être revenu sur ses décisions pour éviter que l'unité nationale ne soit sacrifiée. Il tente de sauver la face mais il sait, et les Libanais savent, qu'il n'avait de toute manière aucune autre porte de sortie. Les druzes comptent parmi les grands perdants de ce bras de fer. Leur chef, Walid Joumblatt a lui aussi dû reculer, et son principal rival druze, Talal Arslane (dans l'opposition) en sort de facto renforcé. La communauté druze (5% de la population totale) risque de payer cher le prix de ces divisions intestines. La reculade du cabinet Siniora-Hariri le fait entrer dans une nouvelle phase où il n'est plus en position d'exiger et de renchérir et ne peut donc que plier, s'arc-bouter jusqu'à crouler sur lui-même. La phase de déclin a été enclenchée. Malgré leur soutien verbal au tandem Siniora-Hariri, les Etats-Unis et l'Arabie Saoudite savent que ce gouvernement est à l'agonie et que rien ne peut plus garantir sa survie. En 58, malgré l'intervention massive des Etats-Unis, le mouvement d'opposition avait obtenu gain de cause. Rien ne semble pouvoir aller à contre-courant de la volonté d'un nombre de plus en plus grandissant de déçus de la "révolution du 14 mars" qui viendront encore gonfler les rangs de l'opposition.
Outre le Hezbollah, les grands gagnants potentiels d'une hypothétique chute du cabinet Siniora et de la constitution d'un nouveau gouvernement basé sur le "document d'entente" signé entre Michel Aoun et Hassan Nasrallah, sont les Libanais chrétiens de tous bords politiques. Leur principal intérêt n'est pas de faire triompher un modèle politique et social qui n'a pour tout projet qu'un oppositionnisme primaire à la Syrie, mais de retrouver en amont un leadership qui passe par la présence à la tête de l'Etat d'un président maronite fort qui revaloriserait la fonction et qui serait apte au compromis, au « chehabisme ».Un président dont le pouvoir et la marge de man½uvre seraient confortés par le soutien massif de l'incontournable composante chiite. Mais surtout, un nouveau gouvernement fondé sur un engagement mutuel qui assure la sécurité et la paix durable pour les Libanais, principalement chrétiens. Ces derniers ont toujours craint pour leur existence et leurs droits. La majorité a su capitaliser dessus, jouant à outrance la peur concernant l'essor d'un islamisme chiite à leur détriment. Cette perspective d'un réel renouveau chrétien, la dilution des vieillissants Kataeb dépourvus de leaders charismatiques et autres partis chrétiens du Kornet Chehwane au sein de la coalition dominée par le Mouvement du Futur, les en prive pour l'instant.

Chady H.A
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# Posté le jeudi 15 mai 2008 13:24
Modifié le vendredi 16 mai 2008 12:37

LIBAN, LA SOLUTION AU BOUT DU CANON?

LIBAN, LA SOLUTION AU BOUT DU CANON?

La crise libanaise a franchi un nouveau pallier. Le flot épuisant de menaces, d'injures et d'admonestations, le salmigondis de vacuité politicienne et d'oppositionnisme forcené qui se déversait sur la scène politique libanaise depuis des mois, est peut-être sur le point de se tarir.
Difficile pourtant de s'en féliciter, et pour cause: ces logorrhées sont remplacées par le chant des armes! Les deux factions politiques libanaises ennemies sont plus que jamais décidées à en découdre, à « tirer d'abord et à négocier après ». C'est en tous cas l'impression qui ressort de l'actuelle flambée de violence qui sévit à Beyrouth, du ton du dernier discours télévisé, belliqueux et faussement dépité, du chef chiite du Hezbollah, Hassan Nasrallah, mais aussi du jusqu'au-boutisme désespéré affiché par la majorité anti-syrienne, aujourd'hui piégée par sa propre intransigeance. Ces combats urbains - qui ont fait 29 morts depuis mercredi - opposent des militants chiites du Hezbollah et du Amal aux sunnites du gouvernement anti-syrien.
Médias et observateurs libanais et internationaux annoncent déjà le chaos, le retour de la guerre civile. Depuis 1988, jamais le Liban n'aura connu d'affrontements partisans aussi violents. Mais être alarmiste et prendre trop vite et excessivement ombrage de cette dramatique escalade de violence, c'est peut-être oublier que le Liban a pris l'habitude de se faire peur, de glisser, de valdinguer, de se relever. Les turbulents libanais qui se piquent souvent d'une sagesse et d'une modération acquises au prix de presque deux décennies de sang et de larmes, sont pourtant en train de révéler piteusement à la face du monde la persistance de leurs vieux réflexes morbides, tout au moins un certain goût pour la bagarre! Mais qui doit, qui peut encore, à l'heure actuelle, les morigéner et sévir quand les jeux de mains entre frères tournent au bain de sang ? Le Liban n'a pour toute autorité au dessus de lui que des tuteurs étrangers, encombrants, qui sont justement l'une des causes de ses déchirements.
"Agression, coup d'Etat armé, tentative de domination de « l'Etat-Hezbollah » sur le Liban" disent ses adversaires, "riposte légitime" jurent les partisans du mouvement chiite. Il n'en demeure pas moins vrai que ce coup de force, sans être forcément aussi fatal qu'on veut le croire, n'est pas non plus de bon augure pour la stabilité du Liban. Les tensions ont été accentuées par la décision du gouvernement de démanteler le réseau privé et sécurisé de communication du Hezb, de limoger le chef de la sécurité de l'aéroport de Beyrouth, proche du parti chiite. Des mesures venant s'ajouter à un chapelet de nombreux petits incidents (comme la récente affaire d'un représentant français « placé en garde à vue et interrogé» par quelques hezbollahis,« kidnappé» selon la majorité), le refus du Hezbollah de désarmer, l'atmosphère de défiance et le blocage institutionnel persistant - avec un parlement verrouillé et un pays privé de président depuis presque six mois. Les choses ne pouvaient donc guère aller en s'arrangeant.
Ces échauffourées qui tournent au bras de fer violent et meurtrier, ont néanmoins un aspect positif qu'il est bon de souligner. En effet, elles marquent une rupture, une chute qui sort les responsables de leur avachissement dans une rhétorique stérile et menaçante qui n'a que trop duré. Cet immobilisme aurait sans doute été plus nocif à terme pour la santé mentale de la nation. Le point de non retour n'a pas encore été atteint, mais le (faire) croire va peut être, contre toute attente, contribuer à débloquer la situation. Tactiquement, le Hezbollah n'est ni gagnant ni perdant. Dans l'immédiat, il est certes en position de force, détenant une capacité militaire et des hommes parfaitement entraînés et équipés qui ont réussi à prendre le contrôle de Beyrouth-Ouest sans entrer massivement dans cette chienlit. Cette fois, le Hezbollah n'est pas pris dans un engrenage, comme une sorte de répétition du scénario de la guerre de l'été 2006. Il a contrôlé le début des hostilités, mais contrôlera t-il encore la suite? Ces heurts s'avèrent profitables pour le parti chiite, car par là-même, celui-ci réaffirme son importance politique, sociale et militaire au Liban et intensifie la pression sur le gouvernement. Cette démonstration de force est un message lancé à ses adversaires politiques: « jusqu'ici nous avons patienté, nous sommes restés ouverts au dialogue, mais si nous le voulions, en un claquement de doigts, le Liban serait sous notre contrôle. Alors ne dépassez pas la ligne rouge ». Le cabinet Siniora, déjà dans l'incapacité de sortir le Liban de son marasme économique, de répondre à la grogne des syndicats et des chômeurs, au dramatique problème de l'inflation, se trouve en plus incapable de rassurer sa population et de maintenir l'ordre et la sécurité. C'est en soi, le pire camouflet que lui assène l'opposition. Elle le pousse un peu plus dans la tombe. Cependant, la tactique du Hezbollah est à double tranchant : au Liban et à l'international, cette affaire va sensiblement ternir son image puisqu'elle est associée, une fois n'est pas coutume, avec facilité à l'ingérence du couple comploteur irano-syrien.
Ces affrontements entre partisans (tous armés) ont le bon goût d'intervenir alors que « l'ennemi israélien » fête les 60 ans de sa création et témoigne d'une unité appréciable malgré l'hétérogénéité de son tissu social. Un parallèle qui n'est pas très flatteur pour le Liban et particulièrement pour le Hezbollah, parti de résistance nationale qui a toujours clamé – et il n'est pas ici question d'en discuter la sincérité - se battre au nom de tous les libanais, pour la défense et l'unité nationale. Le Hezbollah "qui se parjure et retourne ses armes contre ses frères" : tout un symbole qui s'effondre, repris en choeur par ses détracteurs qui n'hésitent pas à forcer le trait. La manière dont les médias relayent l'événement tend également à forger l'image d'hargneux miliciens chiites du Hezbollah/Hamas sortant l'artillerie lourde face à "d'innocents civils désarmés"...
En outre, les médias n'ont pas manqué de comparer les faits avec le "putsch" du Hamas à Gaza et la scission de l'autorité palestinienne en deux blocs politiques.
Cependant, comparaison n'est pas toujours raison, et le Liban, contrairement aux territoires palestiniens est (encore) géographiquement contigu, sa mosaïque confessionnelle et politique est plus complexe et hétérogène que celle de ses voisins palestiniens et quand bien même le Hezbollah prendrait effectivement le contrôle des principales infrastructures du pays (ponts, routes, aéroport, ministères et postes de commandement de l'armée) il n'obtiendrait aucun gain politique significatif ni ne saurait asseoir d'autorité réelle sur le Liban, puisqu'ayant la moitié de la population avec lui, et l'autre contre lui. Il ne pourrait absolument pas transformer une querelle urbaine en coup d'Etat réussi. Il ne ferait que consacrer la multiplication des snipers et des attentats sur tout le territoire. Alors que l'on parlait de plus en plus d'une « libanisation » de l'Irak, voici qu'on commence à évoquer une imminente « irakisation » du Liban. Deux concepts creux qui illustrent maladroitement une dynamique commune à la plupart des Etats du Proche-Orient souffrant des mêmes facteurs d'instabilité.

Une vérité devrait pourtant suffire à modérer les prévisions apocalyptiques: le Hezbollah ne peut résolument se payer le luxe d'ouvrir un nouveau front, interne cette fois, et perdre le capital sympathie qui faisait sa force au sein de la population libanaise, et pas uniquement chiite. Cette popularité a été quelque peu entamée en 2006 suite au déclenchement (involontaire) controversé de la guerre des 33 jours. Le Hezbollah est puissant mais pas suffisamment pour exister et encore moins gouverner, au mépris des autres communautés confessionnelles. Et l'on peut aisément présumer que même ses alliés chrétiens issus du parti du Général Michel Aoun, jusqu'ici relativement neutres et silencieux, ne verront pas d'un très bon ½il une soumission brutale et rapide du pays à la volonté du Hezbollah, avec pour conséquence de rendre le mouvement chiite encore plus sûr de sa force et de lui donner d'autres idées aventureuses. Ils craindront, malgré la courtoisie et les assurances bienveillantes de Nasrallah, de le voir recourir systématiquement au chantage par les armes à chaque impasse politique. En outre, la situation actuelle, si elle devait dégénérer en une guerre civile totale, ressemblerait à un blanc seing pour Israël qui espère toujours laver sa cuisante défaite de 2006. Il interviendrait alors en plein conflit libano-libanais, et le Hezbollah pris dans un étau, à l'intérieur et à l'extérieur, au nord et au Sud, serait dès lors infiniment plus vulnérable. Conscient des opportunités qui s'offrent à lui et surtout de l'immensité des risques, le Hezbollah accompagné du mouvement Amal, va continuer son petit jeu de guerre autant que faire se peut, tout en tâchant d'éviter un embrasement général et une perte de contrôle, y compris sur ses partisans. Il optera pour une action graduée, réduite pour le moment à quelques escarmouches, mais déjà suffisante pour pousser le gouvernement libanais jusqu'à ses derniers retranchements.
Si le bilan des victimes de ces affrontements venait à décupler, et surtout, si de hauts responsables politiques succombaient sous les balles ou roquettes du camp adverse, la guerre civile serait alors inévitable. Il n'y a pas de plus grand danger pour le Hezbollah que de s'enfoncer dans un conflit interlibanais sans fin et d'user de méthodes autoritaires qui ne feront que l'affaiblir politiquement au niveau national et régional. Il a, pour l'essentiel, réussi à faire monter la pression au maximum, à faire trembler la majorité et à prouver qu'il est en position de dicter désormais les règles. Mais il doit s'arrêter au bon moment. A-t-il d'ailleurs d'autres options?
Avant de faire tourner la flamme autour de la mèche pour effrayer son ennemi, encore faut-il ne pas être soi-même sur une poudrière et, le cas échéant, s'assurer qu'un courant d'air taquin ne s'invitera pas.
Or, les fenêtres de la maison Liban ne sont jamais fermées...


Chady H.A
# Posté le vendredi 09 mai 2008 23:18
Modifié le mercredi 14 mai 2008 18:45

CESAIRE, LA NEGRITUDE ET LA PROCESSION DES HYPOCRITES

CESAIRE, LA NEGRITUDE ET LA PROCESSION DES HYPOCRITES

Aimé Césaire, l'un des derniers grands poètes de langue française s'est éteint.
Certains diront que la négritude meurt avec le dernier de ses pères, d'autres que la négritude n'est pas morte puisqu'elle n'a jamais existé culturellement et encore moins politiquement. Les voix médianes préféreront dire que la négritude n'aura connu qu'une existence brève, sans jamais hélas avoir d'enfant...
De consensus il n'y a jamais eu non plus autour de la signification du concept mal défini et vaporeux de « négritude ». Sartre la considérait comme "la négation de la négation de l'homme noir", mais "négation" quand même. De fait, la négritude ne pouvait se suffire à elle-même, exister et se développer sans ce rejet historique et permanent, « consubstantiel » allais-je dire. Si noble et légitime fût-elle, comment la revendication de l' identité nègre, construite sur une couleur de peau et sur la discrimination dont elle fit l'objet, pouvait logiquement perdurer sans un racisme fondateur en face d'elle? Pour survivre à un contexte (colonial) peu favorable, puis aux indépendances, il lui eût fallu se réinventer en développant une pensée moderne africaine, une culture de la responsabilité qui est l'une des grandes lacunes de l'Afrique d'aujourd'hui.
Senghor, Césaire, Damas, Fanon, C. Anta Diop, David Diop, Soyinka et tant d'autres intellectuels anti-colonialistes ont, chacun à sa manière et à divers degrés d'engagement politique, culturel et scientifique, tenté de réhabiliter l'homme noir, sans jamais s'écarter de la méthode qui leur fut enseignée par les « blancs ». En outre, ils ne réussirent pas toujours à s'entendre sur la voie à suivre car ils venaient tous de milieux différents, avec des modes de vie qui avaient souvent fort peu en commun. L'homme noir est-il partout semblable ? Le burkinabé voit-il, pense t-il comme l'afro-caribéen, son "frère de peau"? Être noirs n'était pas une condition suffisante pour avancer ensemble. La négritude pouvait difficilement s'accomplir indépendamment, faire fi de l'hellénisme qui coulait dans ses artères, survivre sans l'opposition révolutionnaire, bien que théorique, entre colons et peuples colonisés (et si peu éloignée en principe du matérialisme historique auquel Senghor, à l'instar de quelques rares africanistes, était réfractaire).
Ainsi souffrait de l'intérieur, dans ses racines, la si poétique et noble Négritude.
Finalement, elle ne tint contre ses détracteurs (noirs comme blancs) qu'à travers l'aura des figures emblématiques qui la déclamaient lyriquement et en faisaient leur référent systématique, pour (se) convaincre sans doute de sa viabilité, de sa réalité. Aussi, la négritude n'eut pas à subir les assauts d'un impérialisme culturel ni d'aucune forme d'acculturation pour s'affaisser et crouler sur elle-même. Elle était déjà déculturée à la naissance, floue et incolore, diluée dans un universalisme vertueux qui réduisait sa visibilité et relativisait la singularité de son oppression. En l'absence d'une délimitation de son domaine de lutte, elle ne put prétendre incarner et défendre les particularismes du monde et des valeurs nègres (dont ses théoriciens étaient d'ailleurs restés longtemps éloignés).

L'excessif battage médiatique autour de la mort d'Aimé Césaire et la pluie d'hommages qui lui ont été rendus, laissent songeur. Ses nouveaux laudateurs venus de Métropole l'ont-ils déjà lu, se sont-ils déjà intéressés à la négritude ? Je me permets humblement d'en douter. Non, on n'est pas venu saluer le grand poète ou le vieux « maire-monument » de Fort-de-France, on est venu rendre hommage au « nègre illustre ». Geste purement politique du président et de son gouvernement pour réparer la faute de ses prédécesseurs, le président Chirac et le premier ministre Lionel Jospin qui – crime posthume de lèse-majesté – n'avaient pas fait le déplacement à Dakar le 29 décembre 2001 aux obsèques de Leopold Sedar Senghor. L'autre père de la négritude était alors « abandonné » par la France qu'il adorait et où il avait élu domicile à la fin de son mandat de président de la république du Sénégal, au grand dam de ses compatriotes qui lui reprochèrent longtemps cette préférence trop manifeste. A leurs yeux, il avait choisi son camp. En devenant un « Immortel », ultime consécration pour ce grand poète quelques années plus tard, Senghor avait « tué » ce qu'il restait de Sénégalais en lui. Au moins, Senghor assumait-il pleinement, jusqu'au bout et sans aliénation, ce qu'il était: un Africain, de langue, de culture (et de coeur?) française. Sans doute avait-il fini par sentir intimement les limites de la négritude, par comprendre qu'elle avait fait son temps. Même sans avoir jamais été une doctrine aboutie, même sans avoir jamais trouvé d'applications politiques concrètes, la Négritude, comme affirmation simple ou cri de révolte, insufflait néanmoins un élan, une énergie, un nouvel amour-propre, et ne devait être appréciée que pour cela. Elle était le premier pas de l'homme noir nouveau sous une nuée de mépris. Ce nouvel homme noir ne pouvait pas redevenir le "nègre fondamental" au sens propre, car il pensait autant comme un noir que comme un blanc.
Entre la mort de Senghor et celle de Césaire, le climat social en France s'est dégradé, le communautarisme a gagné du terrain. La loi sur l'immigration, la disposition (abrogée) sur le rôle positif de la colonisation, et les emeutes de 2005 ont sensiblement raidi les positions et les mentalités. Si Aimé Cesaire était mort en 2001 comme son grand ami Senghor, il est fort probable qu'il n'aurait reçu, au mieux, qu'un modeste hommage: une colonne ou un article d'une demi-page dans les principaux quotidiens français, une phrase ou un court reportage au Journal Télévisé. Suffisamment peu pour qu'Erik Orsenna nous signifie une nouvelle fois, avec raison, son indignation.

Senghor et Césaire menaient le même combat même si le premier fut formellement moins acerbe que son camarade martiniquais à l'égard de l'administration coloniale et qu'il fut souvent critiqué par ses opposants pour sa « complaisance ». Ce qui n'empêcha pas Senghor d'approuver totalement le «Discours sur le colonialisme » de Césaire et de souhaiter avec la même ardeur que les peuples colonisés obtinssent leur liberté et leur reconnaissance. Tous deux avaient conscience que les Antillais et les Africains vivaient des réalités différentes mais leur combat et leurs points de vue restaient très proches, voire éminemment complémentaires. Senghor n'ignorait pas qu'il était le fruit d'une histoire, et que fustiger ce moment de l'Histoire, rejeter en bloc les apports civilisationnels de la France, revenait fatalement à remettre en cause l'héritage intellectuel et culturel dont il vantait les louanges : le français, la francophonie, valeurs et médium par lesquels il pensait et déclamait. Senghor a été Senghor, Césaire a été Césaire grâce à la colonisation. Faudrait-il désormais dire « à cause de » pour verser dans le politiquement correct et ne pas être soupçonné de voir du « positif » dans la colonisation ? Brûlez l'arbre de la colonisation, vous en brulerez aussi les fruits, et pas que les blets: l'½uvre toute entière de Senghor et Césaire!
L'opportunisme paisible de Senghor et l'insoumission exaltée de Césaire finirent par se fondre dans le même pragmatisme politique. Césaire accepta la loi de départementalisation de l'Outre-mer parce que les martiniquais la voulaient. Entre la faim et les grandes idées anticoloniales, il fallait opter pour un équilibre ou compromis raisonnable. C'est ce que Senghor préconisa tout au long de sa vie politique. Mais il ne fut jamais plus assimilationniste que Césaire. Aucun d'eux ne l'était d'ailleurs. Seul leur tempérament les distinguait l'un de l'autre, mais pas leurs idéaux. Et l'on s'étonnera à peine d'entendre le président Wade clamer à l'envi "s'être toujours senti plus proche de Césaire que de Senghor, d'avoir toujours été contre la conception senghorienne de la négritude, d'avoir toujours contesté Senghor", ou encore "d'affirmer que les deux intellectuels ne disaient pas la même chose". En effet, beaucoup d'africains partagent la même perception que l'actuel président sénégalais, mais cela montre que la pensée pourtant si imbriquée de ces deux hommes de même envergure, de ces deux destins de même importance historique, demeure incomprise, à commencer par les africains et ex peuples colonisés auxquels elle était prioritairement destinée.
J'ai souvent observé, avec désolation, une certaine duplicité dans le discours des intellectuels et dirigeants africains. Face aux médias occidentaux, la plupart n'ont jamais tari d'éloges sur Senghor ou Césaire, se réclamant même leurs héritiers ou fils spirituels. Voir la puissance intellectuelle de ces normaliens, poètes, penseurs, linguistes, politiques reconnue et admirée par les blancs a longtemps constitué un motif de fierté et une revanche éclatante pour tous les noirs. Mais dans les débats entre Africains, un autre son de cloche se faisait entendre: on critiquait vertement ces "valets au service des intérêts de la France", ces "complexés qui n'avaient de noire que la peau" et qui auraient soi-disant, par leur politique passive, maintenu leurs nations dans l'assistanat.
L'ex président Sénégalais (actuel Secrétaire général de la Francophonie) reconnaissait, à juste titre, "tout devoir à Senghor" dans un numéro spécial du magazine Jeune Afrique. Ce disciple si plein de gratitude pour son mentor avait pourtant, dès son accession au pouvoir, entrepris une "desenghorisation" avancée de l'Etat, qui allait aboutir à une lente déchéance culturelle et sociale au Sénégal. Tout fut savamment orchestré pour effacer au maximum la période Senghor des mémoires. Le rapport qu'entretiennent les africains avec leurs totems post-coloniaux est décidément des plus ambigus. En organisant des funérailles grandioses à Dakar en hommage à son ancien adversaire politique, le Président Wade aura été plus juste et respectueux envers Senghor que son propre dauphin du Parti socialiste. Toutefois, l'entregent du président Wade ne masqua point le malaise suscité par l'absence des principaux dirigeants français.

Aimé Césaire a eu droit à un hommage digne de sa dimension, mais en revanche sa mémoire n'a pas échappé aux tentatives de récupération, aux rivalités politiques et captations de toutes parts que l'on savait hélas inévitables. Personne n'est dupe. Les calculs derrière cette mise en scène sont évidents, mais il faut souligner qu'ils sont précédés d'une forte crispation identitaire qui étrangle l'Etat français et en fait l'otage de ses communautés. Il va de soi que l'on ne pardonnerait pas à l'Etat d' organiser des obsèques nationales pour le dernier "poilu", homme blanc de surcroît, et pas pour le dernier poète noir de France. L'Histoire génuflexe devant la dictature des passions et sensibilités communautaires. Fin de l'Histoire rationnelle donc, et début de l'Histoire émotionnelle où la concurrence entre les représentations, les obsessions et les souffrances est la règle. Chaque oppression voulant se ménager une place particulière dans l'Histoire, bientôt il n'existera plus de particularités ! S'hypertrophieront alors les récits funestes, se dilueront la notion d'exception puis la notion d'identité dans ce qu'on pourrait appeler "la mondialisation du pathos".
Après-demain, ce sera probablement au tour du doyen des tirailleurs africains de recevoir les ultimes honneurs de la République. Personne ne se souciera de savoir si l'intéressé eût ou non préféré une revalorisation de sa pension alimentaire pour ses vieux jours à la subtilisation de sa dépouille par des charognards communautaristes et démagogues en tous genres...Parce que tout le monde connaîtra pertinemment la réponse. Les hommes du commun que les circonstances historiques font sortir de l'ombre, quelques fois à leur corps défendant, ne s'appartiennent plus. Ils appartiennent à l'Histoire, précisons "l'Histoire obscène". Ils ne sont jamais plus utiles qu'après leur trépas. La postérité les transforme en instruments muets de la concurrence victimaire. Ils deviennent d'éternels captifs (esclaves?) d'une fascination pour un symbolisme morbide que l'on aime confondre avec le devoir de mémoire. Si un tel hommage a lieu un jour, qui tirera le plus de bénéfice de sa récupération? l'Etat français ou les "descendants d'esclaves" à col blanc?

L'actuel président français a beau mettre les petits plats dans les grands pour rendre à Césaire ce qui est à Césaire, ses détracteurs africains trouveront encore à critiquer la présence de celui qui représente à leurs yeux "l'antithèse du résistant", de "l'ardent anti-impérialiste" que fut Césaire.
En tout état de cause, chacun y trouve son compte, reprenant pour l'occasion sa place, son rôle et son discours prémâché. Après tout, l'hypocrisie n'est-elle pas, dans de telles circonstances, préférable à l'occultation? En matière de (communication) politique, "mieux vaut trop (en faire) que pas assez", surtout quand il est question de la mémoire des hérauts des minorités. Deux hypocrisies se sont fait face durant la cérémonie: il y a d'un côté celle d'un gouvernement en mal de popularité venu témoigner en Martinique sa "vénération" pour Césaire, et démontrer à quel point la France « aime» et sait « honorer » ses grands hommes noirs (dont elle a pourtant, de leur vivant, royalement ignoré l'oeuvre). De l'autre, l'hypocrisie d'intellectuels et de dirigeants noirs qui versent des larmes de crocodile, eux qui n'ont jamais cessé de vitupérer dans l'ombre la "tiédeur", le"collaborationnisme" ou "la trahison" des pères de l'indépendance et de la négritude. Pis encore, d'agir à contresens de leurs enseignements et principes éthiques, avec les désastreux résultats que l'on sait. Ajoutons également à cette liste d'invités prestigieux et flagorneurs, ceux qui voient encore des négriers et des esclavagistes partout, alors qu'à l'évidence, l'africain est devenu tragiquement le plus grand oppresseur de son frère depuis près d'un demi siècle. Rien n'aura fait plus de mal aux idéaux de la négritude et à l'intégrité de l'homme noir que l'iniquité, la brutalité, la corruption et parfois l'anarchie qui ont caractérisé sans discontinuer les régimes africains contemporains.




Chady H.A
# Posté le dimanche 20 avril 2008 19:14
Modifié le samedi 26 avril 2008 13:13

Caramel tendre pour Liban figé

Caramel tendre pour Liban figé
« Caramel» est un premier long métrage libanais qui émeut autant par l'optimisme simple de son propos que par ses petites maladresses narratives qui font le charme des ½uvres débutantes. Il égaye, ne se prend pas au sérieux, ne moralise jamais, ramenant ainsi le cinéma à son expression la plus épurée et légère. Caramel est de ces objets non identifiés qui débarquent d'on ne sait où, sans grande prétention, si bien qu'ils ont moins à souffrir de l'attente du public et de l'aigreur de critiques chagrins. C'est un film sans thèse, sans ambition particulière, à la fraicheur assumée et instantanée. Et c'est sans doute cette apparente facilité dans laquelle il se prélasse qui peut lui être reprochée par moments.
« Caramel », beau patchwork de portraits de femmes, tourné par une femme, joué par des femmes et (surtout) destiné à un public féminin, raconte le quotidien de cinq libanaises dont l'existence gravite autour de leur salon de beauté à Beyrouth. Sur le papier, ce caramel sent le réchauffé.
Heureusement, plus qu'un banal ersatz de « Vénus Beauté Institut», « Caramel » possède sa propre personnalité et nous gratifie d'une sensualité orientale des plus enivrantes même si ses sources d'inspiration restent évidentes. La jeune réalisatrice (34 ans) et actrice principale, Nadine Labaki, explore diverses facettes de la femme libanaise et aborde des thèmes universels quelle que soit la société considérée : la séduction, la liberté, le poids des apparences, le regard des autres, l'homosexualité, la chasteté avant le mariage, la vieillesse etc. Autant de tabous et de questions souvent nimbées d'hypocrisie auxquelles la jeune femme libanaise actuelle se trouve confrontée dans une société qui ploie sous la crise sociale et identitaire, le poids écrasant de la religion et des traditions, et qui ne sait pas toujours comment répondre à l'appel de la modernité. On suit les tourments de Layal, la propriétaire du salon (Nadine Labaki) qui vit une liaison secrète avec un homme marié, Jamale qui écume les castings en espérant se faire remarquer et qui refuse de vieillir. Rima une jeune coiffeuse homosexuelle qui doit dissimuler son orientation alors qu'elle est irrésistiblement attirée par l'une de ses clientes, Nasrine qui est sur le point de se marier et décide de se faire recoudre l'hymen avant ses noces, Rose une vieille fille sexagénaire qui a sacrifié sa vie de femme pour s'occuper de sa s½ur ainée atteinte de démence et qui (re)découvre tardivement l'amour etc. Caramel offre son lot (prévisible) de situations parfois cocasses, tragi-comiques avec une belle sincérité qu'on ne peut lui nier.
Les hommes ont une présence figurative et résiduelle dans le film. Les seuls que l'on voit à l'écran sont romantiques et gauches, parfois entêtés et téméraires. Nadine Labaki semble vouloir également leur rendre hommage, quitte à ne pas trop malmener le vieux cliché du bellâtre libanais. La lâcheté de l'homme marié dont Layal est éprise rééquilibre un peu les choses. Le fripon n'apparaît pas dans le film, tel un fantôme qui hante la vie de la jeune femme en lui faisant des promesses d'ivrogne au téléphone. Il est l'allégorie d'un rêve inaccessible pour toute une génération de femmes qui désespère d'être entendue dans un Liban de plus en plus replié sur lui-même. Les cinq héroïnes comblent leur tristesse en se réfugiant dans le travail, une bulle d'air où les potins, les discussions libérées, les coups de téléphone furtifs - dérisoires moments d'évasion volés entre deux brushings et une séance d'épilation au caramel - , leur donnent l'impression d'exister, d'être un peu désirées.

Pour autant que la mise en scène de "Caramel" soit classique et sans surprise, elle reste élégante, aidée par une photographie soignée et par une lumière mordorée qui accompagne à merveille Beyrouth et ses vies ordinaires dans leur quotidien. Le salon devient un refuge et un lieu mystique où le quintet peut refaire le monde à son image. "Caramel" est basique dans sa trame, mais bénéficie d'une certaine maîtrise formelle et d'une retenue appréciable, notamment dans le recours au folklore. Il est à la fois très moderne et sobre (pour un film oriental), très occidental (pour un film libanais), mais trop convenu (pour être inoubliable). Il se fait l'écho d'un Liban qui a le sentiment d'être perpétuellement à la croisée des chemins. En même temps, le "Liban de Caramel" sait se démarquer des tumultes et tensions de l'original: lui est paisible, riche de sa complexité identitaire, assumant les paradoxes entre son Orient et son Occident, parfois avec une pointe de renoncement mais jamais dans la violence et le déni de l'autre (ou de soi). Abnégation sans pathos, Mélancolie sans misérabilisme. Ni la crise actuelle ni la guerre n'y sont évoquées un instant (le tournage ayant été achevé peu avant le déclenchement de la guerre de l'été 2006). Seule personnification d'une société où la liberté « d'être ce que l'on est » est un combat de tous les jours : la présence d'un militaire zélé et inquisiteur au début du film. Nadine Labaki n'a pas voulu faire de son premier film une ½uvre politique engagée et bavarde, et elle a eu raison. Il n'était pas utile de rappeler un lourd background que le spectateur lambda connaît déjà, même sommairement. Un film intelligent peut livrer un message en filigrane sans l'alourdir de démonstrations trop appuyées.
Son Liban, son Beyrouth, Nadine Labaki voudrait bien le voir ressembler à son salon de beauté. Un endroit empreint de sensualité et de paix, d'une mélancolie lancinante, à l'abri des tensions politiques et dans lequel on devine les senteurs flottantes de jasmin et de lavande, l'arôme d'un caramel dépilatoire fait maison. Un sanctuaire laïc où la diversité religieuse des protagonistes n'est jamais un obstacle à l'amitié et à la tendresse qui les unissent. Un Liban rêvé et lointain mais rendu palpable à chaque instant de grâce partagé avec ces femmes qui courent après la vie.
Le Liban réduit à ce charmant huis clos féminin nous fait presque oublier ses malheurs.
Ses difficultés, ses soucis, les pesanteurs sociales et culturelles sont juste esquissées. Mais à force de s'évertuer à ne jamais porter de jugement et à ménager la chèvre et le chou, la réalisatrice offre un traitement parfois très superficiel de ses personnages, entrecoupé de moments de grande poésie malheureusement plombés par une léthargie contemplative et une frilosité sans doute imputables au manque d'expérience et au souci de ne pas froisser les susceptibilités de son pays.

Les actrices de Caramel - qui ne sont pas professionnelles - jouent d'instinct. Chacune porte en elle le caractère de la femme qu'elle incarne et un peu des autres. A cinq, elles ne font qu'une. C'est l'expression de la femme libanaise dans toutes ses gammes qui se révèle au spectateur. Nos joyeuses novices puisent davantage dans leur vécu et leur quotidien que dans leur imaginaire. A quoi leur servirait-il de chercher péniblement dans ses profondeurs l'exubérance et les outrances qui composent et expliquent la libanité sous toutes ses formes et dans toutes ses manifestations? Cette improvisation-appropriation, en dépit de ses exagérations, de son amateurisme enjoué, virevolte avec brio entre style faussement naturel et expressionnisme en roue libre. Cette petite prouesse (qui n'en est pas tout à fait une) ne doit pas qu'au talent (certain) des concernées, étant donné qu'elle ne dépare pas du continuum entre réalité(s) et fantasmes caractéristique de la vie libanaise. Une existence s'apparentant elle-même à une vaste mise en scène forcenée où tout, du plus raisonnable au plus absurde, est "naturellement surjoué".
Leur prestation sonne juste mais elles semblent ne jamais parvenir à donner leur plein potentiel, à se libérer d'un excès de pudeur (culturel) qui reprend ses droits quand elles commencent à oublier qui elles sont au profit de celles qu'elles incarnent. Un voile recouvre la nudité de leur âme chaque fois qu'elle est sur le point de se révéler dans les scènes plus intimistes, de dense solitude. Le spectateur découvre un récit qui respire l'authenticité et témoigne d'une volonté de bien faire, mais qui reste hésitant et ne trouve jamais vraiment son rythme.
Puis survient, un peu trop vite, une conclusion joviale, guillerette mais paresseuse, sensée clore le film sur une note d'optimisme pour ces femmes dont on ne sait pas si elles pourront aller jusqu'au bout d'elles-mêmes. La scène finale est à l'image d'un scénario qui s'étire et se fige à la moitié du film comme le caramel (et le Liban actuel...) faute de mouvement, de profondeur et de trouvailles. Dommage que Nadine Labaki se restreigne, s'autocensure, elle-même victime des archaïsmes qu'elle pointe du doigt sans jamais oser franchement les dénoncer. La créativité et la liberté de Labaki la réalisatrice se trouvent alors considérablement freinées par la culpabilité et la hantise du jugement dont Nadine la Libanaise ne peut se débarrasser. Elle dispose pourtant d'un matériau riche qui autorise tant de fantaisies et de possibilités! "Ces limites, cette bêtise ambiante, est-elle vraiment décidée à les dénoncer?" Sommes-nous fondés à nous interroger. La jeune réalisatrice, à force de n'effleurer que l'écume des choses (ou le poil) avec son objectif, ne peut nous livrer qu'une petite douceur fondante, onctueuse comme le caramel sur les doigts et la bouche de ses esthéticiennes (dès la scène d'ouverture du film). On aurait aimé qu'elle nous concocte un caramel un peu plus amer sur lequel glisseraient les convenances, les interdits, les scléroses et les peurs d'une nation.
Comme caramel à déguster, le film est savoureux, mais comme pâte dépilatoire, il manque de substance, ne colle pas suffisamment à la peau du spectateur, ne la marque pas, guère plus que son esprit d'ailleurs. On a le sucré, quid du brûlant dès que l'on tire? Comme il faut souffrir pour être belle, il faut accepter que la vérité soit rarement indolore. Quelle que soit la quête poursuivie, la douleur physique consentie peut sembler négligeable face au sentiment valorisant de s'être surpassé(e), d'avoir eu le courage de s'élever contre un système désuet. Le double aspect de la symbolique du caramel (appétissant quand on l'étale, irritant quand il est retiré d'un coup sec) semble avoir échappé à Nadine Labaki ou alors n'a t-elle pas voulu l'illustrer jusqu'au bout, avec les risques que cela comportait. "Caramel" ou comment manquer de peu une magnifique et transcendante parabole sur la vie.
Mou, il manque à ce Caramel un grain de folie, une vivacité, un soupçon d'audace, la fébrilité des meilleurs crus d'Almodovar qui en ferait une comédie douce-amère géniale et pénétrante. Il suffirait d'un petit rien.
Et pourtant, allez savoir pourquoi, ce film a une âme. On peut difficilement bouder son plaisir devant la gaieté et la nostalgie poignante de l'ensemble, le bonheur de jouer que semblent éprouver et partager les actrices.
Et puis il y a la beauté typiquement libanaise, ténébreuse et voluptueuse, de Nadine Labaki; l'un des plus beaux atouts du film, l'un des plus beaux atouts du Liban...


Chady H.A
# Posté le samedi 01 mars 2008 17:29
Modifié le jeudi 15 mai 2008 16:08

LE TEMPS DES DIVORCES (1ère partie)

LE TEMPS DES DIVORCES  (1ère partie)
A la recherche de la solution la moins pire

A y regarder de plus près, les aléas de la vie politique diffèrent peu ou prou des vicissitudes de la vie conjugale. Faux espoirs et mauvaises surprises abondent dans les deux situations et tout au long des engagements respectifs qu'elles induisent. Sans dévier le débat vers la relation « vie privée/vie publique » très en vogue et introduite par la tendance (très décriée) de la « politique-spectacle »; il nous faut néanmoins reconnaître que les logiques intrinsèques qui rythment la pratique des affaires de l'Etat et des affaires de c½ur se ressemblent furieusement. Après tout, la pratique politique n'implique t-elle pas toujours une forme de cohabitation, voulue ou objective, à laquelle la conflictualité est consubstantielle et immanente ? Ainsi en est-il du scellement des alliances entre les partis et les États comme de l'union des âmes: qu'elles interviennent à la faveur de circonstances propices à leur accréditation, ou de grands coups de foudre qui ne se soucient pas du lendemain, elles font toujours apparaître un rapport à l'autre fondé sur une confrontation latente, à l'intensité variable.
Le pacifisme anarchiste et ses déclinaisons n'ont jamais rien engendré de profond et de durable. Il faut des conflits, des remous pour faire avancer les hommes nonobstant une certaine bienpensance qui s'obstine à promouvoir une paix synonyme d'immobilisme. La capacité de s'insurger, la liberté de combattre des idées contraires aux nôtres avec détermination ou acharnement, bref l'opiniâtreté, fonde la pensée et l'action politique, de même qu'elle contribue à assainir le cadre et les mécanismes de l'altérité. Entre attirance et répulsion, empathie et violence (contrôlée et pas forcément exprimée par les armes), les parties s' équilibrent, se renforcent, se modulent mutuellement.
Mais cet équilibre n'assure pas à lui seul la survie d'un système international. Enormément de facteurs extérieurs et d'impondérables interviennent et confrontent les parties à leurs propres limites, puis à des impasses majeures. "Rien ne dure", et si on accepte ce postulat, cette évidence suprême, alors il faut sans cesse s'atteler à conceptualiser puis à bâtir de nouveaux systèmes sur leurs prédécesseurs sans attendre qu'ils s'écroulent. Il faut savoir marquer une rupture dans le temps politique qui équivaut au divorce dans le temps conjugal. Cependant, cette rupture ne doit intervenir qu'au moment jugé opportun, c'est à dire dès l'instant où l'on est sûr que le changement est préférable au statu quo et qu'il y a peu de risques qu'il dirige ses décisionnaires vers l'inconnu. Le temps politique sans projection et introspection à chaque étape de l'action est un temps condamné. En matière de politique internationale, il faut plus que de l'hypocrisie ou de la bienveillance pour maintenir des relations pacifiques et productives entre les États. Ils doivent sans cesse réévaluer la nature de leurs rapports et de leurs échanges à l'aune de l'évolution du contexte et des intérêts géopolitiques qui prennent le plus souvent les nations au dépourvu. Que l'on aime ou déteste son voisin ou son "étranger proche", on est contraint d'accepter son existence, notre coexistence, surtout si l'on s'attend à ce que les conséquences d'une séparation brutale ne soient pas avantageuses ou difficilement maîtrisables d'un côté comme de l'autre. Des concessions immédiates, lourdes ou légères, - mais jamais gratuites - s'imposent dès lors. Non pas dans l'espoir d'avoir mieux mais afin d'éviter le pire. Il s'agit d'avancer, bon gré mal gré, au rythme des alternances, des périodes d'entente cordiale, mais aussi en traversant des revers, des crises, et des réconciliations parfois douloureuses et risquées. La politique tente de gérer cet équilibre précaire du mieux qu'elle peut. C'est en cela qu'il est juste de la considérer comme "la science de la gestion du risque", "la science du moindre mal".
Enfin, en politique comme dans toute relation humaine et gestion d'un ménage, l'union et le divorce augurent rarement des lendemains chantants lorsqu'ils sont décidés à la hâte . « Laisser le temps au temps » est un principe salutaire que les politiciens zélés, otages consentants des médias, oublient de plus en plus. Le véritable homme politique s'affranchit du temps médiatique aux horizons limités. C'est sur le temps politique que ses concitoyens et les générations futures le jugeront. C'est un pari d'autant plus difficile que le temps médiatique accélère le temps politique. La communication précède l'action et a même tendance à l'étouffer ou à la faire survenir au moment où celle-ci a toutes les chances d'être contre-productive en terme d'efficacité politique (mais profitable en terme d'image et vice versa). Mais il ne faut pas perdre de vue que l'image et les sondages sont volatils. Les résultats eux restent. L'idéal est de savoir combiner ces deux temps tout en veillant à ce que l'action politique ne soit pas subordonnée au temps médiatique.
Rien ne distingue fondamentalement deux visions qui s'entrechoquent dans un ménage de deux nationalismes qui se disputent le même territoire. Quand on veut divorcer, il faut penser à préserver ses enfants, son intégrité et celle de son partenaire. Les mêmes préoccupations valent sur la scène internationale. L'heure étant à l'amplification des particularismes et des forces centrifuges, les acteurs politiques seraient bien avisés d'examiner ces questions et de trouver des solutions adaptées et réalisables dans l'espace-temps qui est le leur. Il ne s'agit pas de trouver des solutions miracle mais prosaïquement, de mettre le maximum de chances (et de moyens) de son côté afin de limiter les dégâts.

Du divorce à l'indépendance : un pas lourd de conséquences

Laissons à présent de côté les formules théoriques et imagées et prenons comme exemple pratique l'indépendance du Kosovo. Cette affaire illustre fort bien la réflexion qui vient d'être faite car elle met en exergue la lourde responsabilité des dirigeants et les conséquences dangereuses d'une stratégie à courte vue, d'un emballement politico-médiatique susceptibles, comme en 2003, de paver la voie à la banalisation d'un aventurisme international anormal.
Peut-on jouer impunément avec la physionomie d'une région, greffer ou modifier un organe sans déstabiliser tout l'organisme? La question reste ouverte. Tout le monde se demande encore comment va évoluer la situation politique de la région des Balkans au passé houleux pour ne pas dire sinistre. Le Kosovo, province serbe a, contre vents et marées, fini par obtenir son « divorce » avec Belgrade - à qui l'on n'a pas jugé nécessaire de demander son avis, piétinant ainsi la souveraineté et l'intégrité territoriale de la Serbie.
La résolution 1244 votée en 1999 par les Nations Unies plaçait le Kosovo de jure serbe sous administration internationale provisoire et réaffirmait son "attachement à la souveraineté et à l'intégrité territoriale de la République fédérale de Yougoslavie" (devenue dès 2003 la "Serbie-et-Monténégro"). Mais bafouer un engagement onusien et l'intégrité d'un pays n'est qu'un détail aux yeux de Washington, suivi cette fois-ci par la plupart des grands États européens.
Américains et européens [à l'exception d'une poignée d'État inquiets (dont l'Espagne) qui refusent de reconnaître le Kosovo ou s'abstiennent] ne sont pas mécontentents à l'idée de marcher sur les plates-bandes d'une Russie sur la défensive, de plus en plus excédée et coincée entre ses impératifs de croissance et son orgueil. Moscou ne peut pas, même par solidarité envers Belgrade, mettre en péril sa collaboration nécessaire avec l'Europe de l'Ouest dont elle est le principal fournisseur gazier (condition à sa résurrection économique déjà bien amorcée). Par ailleurs, l'avènement d'un renouveau du panslavisme et de l'impérialisme culturel russe ne saurait s'accommoder d'une «atlantisation » progressive de ses protégés. Pour que la Russie redevienne une grande puissance, le volet économique compte, mais il lui faut intervenir sur d'autres fronts pour contenir les forces qui empiètent sur sa sphère d'influence traditionnelle. Le regain de solidarité panslaviste est une réaction défensive contre ce que Moscou perçoit comme une invasion de son espace géostratégique.
La Russie et la Serbie ont beau protester, jurer que le Kosovo va revenir « à la gueule des européens » (dixit Vladimir Poutine), les chancelleries occidentales se veulent rassurantes: tout est sous contrôle. Sans doute veulent-elles miser sur le fait que les nombreuses années de guerre et de misère qui ont laminé les Balkans dissuaderont la Serbie et ses voisins de toute action susceptible d'embraser de nouveau la région comme lors de l'éclatement de la Yougoslavie. Et elles espèrent que la promesse européenne faite à la Serbie aura le dessus sur ses réflexes nationalistes archaïques. Vision angélique voulant que tous les acteurs politiques et les belligérants des guerres postmodernes – et à plus forte raison slaves – aient renoncé définitivement à leur vieux rêves médiévaux ! L'Europe minore la place de l'affectif et de l'irrationalité dans les conflits balkaniques antérieurs. L'histoire et la culture de ses nations fondatrices ne sont en rien comparables à celle des nouveaux arrivants de l'Est. En persistant à l'ignorer et à s'élargir, elle s'ignore elle-même et le projet européen n'en finit pas de se déliter. Elle oublie également que pour qu'une « demande de divorce » soit recevable, il faut être deux à le vouloir, deux à en négocier les termes. Cette logique (quasi-tautologique) semble pourtant échapper à Bruxelles. Il ne reste plus qu'une option à la communauté internationale divisée sur la question kosovare: attendre et voir ce que la petite province serbe va bien pouvoir faire de cette indépendance décidée à l'arraché. C'est un divorce purement déclaratif, tranché en dehors des instances de l'ONU, reconnu par à peine la moitié des États du globe, et qui va encore coûter cher ( à tous points de vue) à la communauté internationale. Laquelle va y envoyer une énième mission de 2000 hommes (l'EULEX) pour renforcer la MINUK (Mission Intérimaire des Nations Unies au Kosovo). Les troupes de la KFOR (une force de l'OTAN chargée de veiller à la sécurité de la province) espéraient naïvement que l'indépendance allait enfin leur permettre de plier bagage et de quitter progressivement cette zone de tension où elles marchent sur des oeufs depuis neuf ans. Tout laisse à penser qu'elles vont devoir jouer les prolongations car des agitations sont à prévoir. N'importe quel incident ou provocation est capable de rallumer la mèche. Par ailleurs Berlin s'apprête à envoyer un bataillon supplémentaire de 400 hommes et s'il ne s'agit pour l'instant que de prendre la relève de l'Italie dans le cadre d'un système de rotation, ce déploiement nous montre que le retrait des 17 000 soldats de la KFOR n'est pas encore à l'ordre du jour.
Assurer la transition réussie et durable du Kosovo vers l'indépendance relève de la gageure. L'indépendance ne signifie pas toujours « stabilité, paix, prospérité » et encore moins « liberté » puisque la liberté est une des conditions de la stabilité politique et économique. Et on voit mal comment le Kosovo pourra atteindre cette « stabilité » tant souhaitée. Les exemples désastreux d'indépendances précipitées ne manquent pas mais il serait sans doute polémique de les citer. Si l'Europe est si sûre de pouvoir contenir les remous - qui ne tarderont pas, à un moment ou un autre, à secouer la zone et à provoquer une escalade -, pourquoi pas ?
Il faut désormais prier pour l'avenir de la Serbie/Kosovo car il est des décisions dont on ne peut mesurer les effets à court terme, à plus forte raison quand leurs implications dépassent souvent toute rationalité. Les peuples balkaniques que Senghor aurait sans aussi qualifiés de peuple « d'émotion(s) » et dont les mentalités sont pétries d'une mémoire impérissable, de symboles et de ranc½urs multiples, ne sont pas toujours les plus enclins au pragmatisme politique et aux concessions sur l'identité et la terre. Ainsi soient-ils. Il ne s'agit pas de les juger sur leurs croyances et traditions. Mais cette dimension a été vraisemblablement occultée par les parrains de l'indépendance kosovare.
A l'instar de l'Afrique et du Proche-Orient, l'expérience de l'Etat-nation dans les Balkans est bien loin d'avoir tenu toutes ses promesses. L'Europe têtue joue une fois encore les apprentis-sorciers. Elle se trompe sur la formule à adopter pour le statut Kosovar comme elle s'est trompée par le passé en procédant au découpage aberrant de ses anciennes colonies. Elle expédie le problème alors que le Kosovo ne rassemble pas toutes les conditions nécessaires à la formation d'un Etat viable. De plus, elle n'a jamais été aussi atlantiste et internationalement inexistante qu'à l'heure actuelle.Elle se fourvoie dans une partie de ping-pong où elle n'est que la balle tirée par Washington et Moscou. Le Kosovo est la preuve supplémentaire que l'Europe politique n'existe pas ou qu'elle ne va certainement pas sortir de sitôt de sa faillite.
Il y a tant de couples en discorde sur la scène politique internationale, tant de fissures qui se rêvent séparations totales et définitives, qu'il faut désormais s'attendre à tout. Le Kosovo a inauguré une nouvelle forme de souveraineté partielle, de pseudo-indépendance sous protectorat international. Ce protectorat est sensé être provisoire, mais il risque d'être permanent car la greffe a toutes les chances de ne pas prendre sans la présence et la vigilance des forces internationales. L'enracinement guette.
Toutefois, la propagation, ou « l'effet boule de neige », « domino », « tache d'huile » (on l'appellera comme on le voudra) dans les Balkans et dans le reste du monde n'est pas aussi inéluctable que l'affirment les médias alarmistes. Un constat s'impose néanmoins: le cas Kosovar est véritablement dans l'air du temps que l'on pourrait aussi appeler « l'ère du séparatisme». Le Kosovo fait écho à de nombreux irrédentismes et autres revendications nationalistes qui agitent la scène internationale.
A défaut de faire automatiquement des émules, le nouveau statut des kosovars va faire saliver bien des peuples colonisés et groupes sécessionnistes aux motivations diverses et plus ou moins justifiées. Cela va probablement raviver indirectement des tensions et des conflits gelés. De la Palestine au Tibet en passant par le pays Basque, le nord de Chypre, l'Ossétie du Sud, le Haut-Karabagh, laTransnistrie, tous vont se dire: « au fond, pourquoi les kosovars, et pas nous ? » Et ils auront bien raison! Qui oserait le leur reprocher ou les en empêcher ? L'Europe et les États-unis peut-être ?

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Chady H.A
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# Posté le jeudi 28 février 2008 10:06
Modifié le mercredi 09 avril 2008 20:00

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